Que sont devenues celles qu’on appelait « les vieilles filles » ? Dans mon enfance, elles étaient souvent montrées du doigt, la société considérant qu’à 25 ans une femme devait être « casée » pour faire des enfants et ma foi que c’était sa seule destinée. Cette notion de « vieilles filles » a tendance à disparaître dans la civilisation occidentale contemporaine et l’expression elle-même, péjorative, à être considérée comme offensante.

Maintenant, leur statut a bien changé, on ne les montre plus du doigt parce qu’elles sont « laides » ou mal « foutu », qu’elles paraissent revêches ou effacées …..Non, elles ont réussi ce tour de force à se fondre dans la mouvance de la société, car elles aussi ont évolué et ce sont mises au diapason des femmes bien dans leur peau. On pense même à supprimer des imprimés administratifs le mot de « mademoiselle », tellement elles sont devenues modernes, car qui, maintenant, pourrait les distinguer ?

Mon enfance a été marquée par de nombreuses « demoiselles » que ma Mère aimait fréquenter. Allez savoir pourquoi ? Peut-être parce qu’elles avaient beaucoup de savoir vivre, qu’elles étaient érudites et qu’elles aimaient discuter des choses de la vie dont ma Mère était friande. Je les trouvais modernes et pourtant je n’avais que 10 ans alors qu’elles devaient avoir la bonne trentaine bien sonnée. Je rejoignais souvent maman, certains après-midi, après l’école, chez les demoiselles, qui habitaient Place du Lycée, dans le haut de ma rue. Deux sœurs qui me préparaient toujours un goûter à mon arrivée et pendant que je me sustentais, elles continuaient leurs bavardages avec maman toujours bien mise et chapeautée. En même temps que je me délectais de mon chocolat chaud et mes tartines grillées beurrées, je ne perdais pas une bouchée de ce qui se disait formant ainsi mon esprit au respect des autres et des choses.

Maman a eu également la très bonne idée de me faire apprendre le piano, pour ma culture, disait-elle. C’est en grandissant que j’ai compris combien mes parents s’étaient privés pour que leurs 3 enfants aient une enfance heureuse. L’argent était loin de couler à flots et de toute leur vie ils n’ont jamais pu devenir propriétaire, mais ce qui comptait le plus pour eux c’était de donner de l’amour à leurs 3 enfants et une bonne éducation. Les choses matérielles étant bien secondaires. Je ne les ai jamais assez remerciés pour ne pas avoir souffert du manque de confort les 15 premières années de ma vie. Comme quoi, l’amour des parents est plus fort que tout et l’amour ce n’est pas que recevoir des bisous et des câlins, les réprimandes, les sermons et apprendre à être responsable de ses actes font aussi partis d’une bonne éducation et à avoir des repères dans la vie. Qui aime bien doit aussi apprendre à remettre dans le droit chemin.

Mais revenons à mon piano. Dans une rue perpendiculaire à la mienne, mais cette fois ci dans le bas, deux sœurs , chacune avec leur petit Loulou de Poméranie, demeuraient. Il suffisait que je tourne à droite et deux portes plus loin j’étais arrivée. Je sonnais et mon Prof de piano, la plus jeune des demoiselles, dans des couleurs criardes un peu perroquet, ouvrait le porche qui donnait dans une petite cour et me faisait entrer dans son antre de musique qui me paraissait un peu étroite et datant de 1800. Il y avait de vieux tableaux d’ancêtres cloués aux murs, des trophées de prix gagnés dans des concours de conservatoire, un vieux fauteuil mauve, des vieilles chaises aux pieds torsadés ou noueux, agrémentées de coussins en velours grenat rappés et lustrés et au milieu de la petite pièce, 2 pianos se faisant face sur lesquels trônaient des bustes de toutes grandeurs des plus illustres musiciens classiques.

Mon prof s’appelait Madeleine Chanteau. Elle portait un nom vraiment prédestiné puisqu’elle était aussi prof de chant. Elle passait vraiment pour une excentrique dans le quartier par son apparence extérieure. Toujours habillée de couleurs chamarrées et clinquantes, des rouges vifs, des verts pomme, des jaunes canard, des violets d’évêque etc…..lui donnaient cette âme d’artiste très décalée pour son époque, qui maintenant serait recherchée ..... Elle ressemblait un peu à Alice Sapritch (pour ceux qui s'en souviennent) dans sa façon d'être et n'était pas plus belle, mais quel personnage !!! . Je l’aimais bien, elle aimait rire, était pleine d’humour mais lorsqu’un jour je lui posais la question pourquoi ne s’était-elle jamais mariée ? Elle a fait comme si elle n’avait pas entendu et a continué la leçon. Ce n’est que ma dernière année de musique, après 11 ans de  leçon de piano et d’échange musicaux, qu’elle a bien voulu me dire le secret qu’elle gardait au fond de son cœur. Elle ne s’était pas mariée en souvenir de son fiancé mort à la guerre de 14/18.

J’appris par la suite, bien plus tard, qu’à la mort de sa sœur, elle se retira dans une maison de retraite. Eh bien savez -vous ce qu’il arriva ? C’est là qu’elle a décidé de commencer à vivre. Elle avait 80 ans et grâce à la musique, elle rencontra un compagnon du même âge. Ils décidèrent de quitter la maison de retraite pour revenir vivre dans son ancienne maison ….. J’espère qu’elle a vécu encore de belles années. Je n’ai plus eu de nouvelles.

Encore quelqu’un que j’ai côtoyé dans ma vie, qui prouve qu’à tout âge on peut commencer ou recommencer à vivre quoiqu’il arrive, même quand l’avenir est plus court.

Je pense que maintenant on trouve de plus en plus de femmes célibataires qui ont choisi de vivre seules après avoir fait l’expérience d’une vie de couple. On peut donc dire maintenant que toutes les femmes deviennent des « vieilles filles ».

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