On l'appelait la cousine Bosque. Du plus loin que je m'en souvienne, il me semble avoir connu son mari, un petit bonhomme pas très grand, maigre et effacé qui ne faisait guère de bruit mais dont les yeux bleus, perçants imposaient une présence indéniable. Comme dans beaucoup de famille, dans les années 1950, il était difficile de savoir d'où venaient ces cousins. De mon grand-père, de ma grand-mère, peu importe, on les appelait "cousins", les gens restaient souvent dans le flou et le vague. Connaissaient-ils eux même leur parenté ? De plus, ayant à peine l'âge de raison, je ne me souciais en aucune façon de la vie des grandes personnes qui ne me préoccupait guère l'esprit. Par contre, l'âge de raison était important. Les parents pensaient qu'à partir de 7 ans, on était apte à comprendre et à réfléchir  et nous nous devions d'être un peu plus "raisonnables". Mais là aussi, qu'entendait-on par raisonnable ? Raisonnable pour Qui ? Raisonnable pour Quoi ?

Maman, mon petit frère et moi, comme souvent le jeudi après-midi, jour dispensé d'école à cette époque, on se rendait chez la cousine.  Un jour, à notre grande surprise, elle était seule, habillée de noir de la tête aux pieds. Personne ne parla de son mari, tout au moins devant les deux enfants qui accompagnaient maman. On nous a prié dès en arrivant dans la maison, d'aller jouer dans le jardin pendant que le soleil daignait encore faire son apparition. Je crois bien que c'était au printemps mais peut-être en été, je ne me souviens plus très bien. J'ai bien compris que maman et la cousine avaient des choses secrètes à se dire mais ce n'était pas mes affaires. Le cousin Bosque pour nous s'était tout simplement évaporé ou était parti, sans tambour ni trompette. Nous n'avons plus jamais entendu parler de lui.  Alors, par la suite, à chaque visite que nous lui faisions, j'ai considéré que la cousine avait toujours vécu seule.

Elle n'avait pas d'enfant. Nous recevait toujours les cheveux tirés en arrière, se terminant par un chignon bas posé sur la nuque, retenu par de nombreuses épingles à cheveux, au milieu duquel trônait une grosse barrette en vieux métal argenté. Elle me paraissait stricte et sévère et pourtant elle avait un coeur d'or.

Comment cette femme pouvait-elle nous laisser aller dans son jardin sans rien dire alors qu'elle savait que nous faisions la razzia de ses meilleurs fruits et qu'après notre passage elle serait privé de dessert. Adieu les petites fraises des bois qui poussaient ça et là ; Adieu les groseilles à maquereaux juteuses et acides à souhait ; Adieu les fraises rouges pulpeuses et odorantes ; Adieu les abricots bien mûrs et veloutés ..... Elle disait simplement à maman, lors d'une prochaine visite : " les petits chenapans ont encore tout mangé ..."et on savait en voyant le joli sourire qui se dessinait en même temps sur ses lèvres qu'elle nous pardonnait. Maman bien sûr nous réprimandait, mais c'était plus fort que nous, nous recommençions. Ce n'est qu'en grandissant que nous avons pris conscience qu'elle n'était pas très riche et qu'elle vivait grâce à son jardin.

Je me souviens d'un jour, après l'école, je devais avoir dans les 10 ans, pensant trouver maman chez elle, j'ai pris le chemin de sa maison. Comme elle habitait en dehors de la ville et que nous faisions tout à pied, j'ai couru tout le long du chemin pour arriver à l'heure où je pouvais encore goûter. Elle fût très étonnée de me voir, mais trop contente de pouvoir bavarder avec quelqu'un, elle me fit entrer et me proposa une petite collation. Elle me prépara un bon chocolat chaud avec quelques tartines grillées beurrées. Elle achetait toujours un gros pain de 4 livres qui lui faisait la semaine, alors au fil des jours il devenait rassis. J'aimais son pain, surtout grillé, un vrai délice. Après 2 tartines, elle m'en proposa une troisième. J'avais faim. Puis une quatrième. Je la voyais couper son pain qui diminuait. J'aurais bien voulu en manger une cinquième, une sixième, mais ma conscience me dit qu'il ne fallait pas que je lui enlève tout le pain de la bouche, que ce n'était pas bien. Alors fièrement je lui dit que je n'avais plus faim et que je la remerciais beaucoup. Elle me dit qu'elle était contente de m'avoir vue et que je pouvais revenir quand je voulais.

Voilà, çà c'était être raisonnable. Je n'avais pas été jusqu'au bout de mes instincts à vouloir me remplir le ventre de bonne tartines beurrées ou de confitures. J'étais fière d'avoir résisté et contente de penser qu'il restait suffisamment de pain pour la vieille cousine qui peinait tant pour y arriver. Alors, reprenant le chemin de la maison, toute guillerette, sautant d'un pied sur l'autre, l'insouciante petite fille que j'étais rentra chez elle le coeur léger.

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